Quel a été le point de départ de Je dont les deux lettres renvoient au roman culte de Charlotte Brontë, Jane Eyre ?
C’est parti d’une situation qui m’est arrivée, du sentiment d’être enfermée dans une histoire, du fait d’avoir douté de ma santé mentale à un moment de cette relation. J’ai repensé alors à Bertha, ce personnage secondaire de Jane Eyre, cette première épouse, cette "folle du grenier" qui hante la demeure de Rochester. En relisant le roman, j’ai eu le sentiment que son histoire n’avait pas été racontée. On n’a que le point de vue de Rochester, et les raisons de son enfermement sont très floues.
J’avais envie de comprendre et de décortiquer les mécanismes de destruction d’une femme tels que je les avais vécus et, en même temps, de montrer la triste banalité de tout ça. Les manipulateurs du sentiment amoureux ont toujours existé. En deux siècles, les mécanismes ont peu changé, et c’est pour cela qu’on peut se reconnaître même aujourd’hui dans un personnage du 19e siècle.
Qu’est-ce qui vous a frappé à la relecture de Jane Eyre ?
D’abord qu’on ne sait pratiquement rien sur Bertha, seulement ce que Rochester veut bien en dire. Ce qui m’a frappée, c’est sa présence fantomatique, et le fait que Jane Eyre commence elle-même à penser qu’elle est folle. Elle entend des bruits étranges, des pleurs… et on ne lui explique rien.
C’est frappant ça aussi de constater que cet homme-là, Rochester, qui a visiblement des raisons objectives d’enfermer son épouse chez lui, n’en parle pas ; il la cache, y compris à la femme qu’il dit aimer ou du moins qu’il a envie d’épouser. Il y a dans le comportement de Rochester des choses très troublantes, et même préoccupantes.
À la fin, d’ailleurs, il dit "Je voulais être bigame, je voulais avoir deux femmes". La présence diffuse de Bertha dans le roman sert à retranscrire l’atmosphère gothique, mais elle est presque une mise en garde pour Jane Eyre. Elle est aussi le reflet de ce qu’elle pourrait devenir. Cette lecture-là, je ne l’avais pas eue plus jeune, j’étais restée très premier degré, mais en réalité, la version que nous propose Rochester ne tient pas debout…
Vous insistez sur le fait qu’il ne s’agit absolument pas d’une réécriture de Jane Eyre.
C’est important de préciser que c’est un roman qui ne demande pas d’avoir lu Jane Eyre, ni même La Prisonnière des Sargasses, le livre de Jean Rhys écrit en 1966 autour du personnage de Bertha. Dans Je, il n’y a quasiment aucune scène en commun avec Jane Eyre. Parce qu’en fait, ce n’était pas mon sujet. J’aurais pu écrire ce livre totalement aujourd’hui, cela n’aurait rien changé, et personne ne m’aurait rien dit, bien au contraire. Mais j’ai trouvé que c’était de la facilité et surtout que ça ne racontait pas ce que j’avais vécu.
Ce sont les livres qui m’ont aidée à m’en sortir et notamment celui-là, parce qu’il y a eu, chez moi, une sorte de projection sur Bertha. Et en racontant son histoire à elle, j’ai réussi à me raconter. Je est fait du regard que je porte sur le personnage inventé par Charlotte Brontë. Tout comme Jean Rhys a projeté sur Bertha un morceau de sa propre vie et de son époque. Ce qui fait d’un livre un classique, c’est la surface de projection qu’il nous offre et sa capacité à questionner un siècle ou cinq siècles plus tard. Un livre dépend totalement de la manière dont on le lit, de l’époque à laquelle on le lit, et de la période à laquelle on le lit au cours de sa vie.
(Francesca Mantovani) (Translation)
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